Les relations americano-russes sont indemnes, pour le moment

Les relations americano-russes sont indemnes, pour le moment

Comme prévu, les différends relatifs aux démocraties « colorées » ne porteront pas atteinte à la coopération entre les deux pays en ce qui concerne notamment la lutte contre la terreur
Dmitry V. Suslov
Monday, February 28, 2005

MOSCOW: Le dernier sommet en date entre les présidents Bush et Poutine s’est terminé sans accroc. En accentuant sur l’extension « positive » de la coopération bilatérale dans les domaines de la sécurité nucléaire et la lutte contre le terrorisme, et en préférant mettre de côté ses divergences d’opinions sur la démocratisation de l’espace anciennement soviétique, Bush a favorisé une approche plus pragmatique qu’idéologique. Cependant, les deux dirigeants n’ont pas pu se mettre d’accord pour établir un nouvel agenda international, laissant ainsi apparaître des relations toujours tendues et fragiles.

Désormais, les deux parties font face à un choix crucial : soit Washington opte pour une politique sélective de coopération dans les domaines essentiels pour la sécurité pour les Etats-Unis en contrepartie de prises de position favorable au pouvoir du Kremlin, mais dans le même temps en oubliant totalement d’associer la Russie aux dossiers internationaux ; ou bien, les deux Etats essaient de construire et d’établir un agenda mondial cohérent. Si les Etats-Unis choisissent la première option, les choses pourraient tourner au plus mal pour les deux parties en présence.

La plus grande tension existant dans les relations américano-russe consiste dans le refus de la Russie de s’aligner sur les normes de démocratie. La campagne législative truquée de 2003, les mesures discrétionnaires prises à l’encontre des médias indépendants, le démantèlement du géant pétrolier Yukos au bénéfice des membres du pouvoir, le renforcement du pouvoir exécutif sur le judiciaire, l’abolition de l’élection directe des gouverneurs régionaux- tout ceci a fait vacillé les valeurs démocratiques censés accompagner la coopération américano-russe.

Le débat sur les évènements survenus au sein de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) fait aussi objet de tension- ainsi, les élections controversées en Ukraine et le nombre impressionnant de conflits « gelés » et sans résolution envisagée prochainement : Abkhazie, Ossétie du Sud, haut Karabakh et la Transnistrie. Alors que ces régions ont déclaré leur indépendance, respectivement de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan et de la Moldavie dans les années 1990, la communauté internationale s’est révélée incapable de soutenir et de les reconnaître en tant qu’Etats à part entière. Ces Etats ont cherché de plus en plus à repousser la Russie du fait de sa politique intérieure autoritaire, de ses interventions dans les élections de ses voisins, et de son support aux élites corrompues et impopulaires. Dans le même temps, consterné par l’inefficacité russe, les Etats Unis portent désormais leur attention sur la Géorgie, l’Azerbaïdjan, la Moldavie et l’Ukraine (pays dans lesquels des élites pro- américaines sont montées récemment au pouvoir) afin de tenter de créer un système régional de sécurité, excluant la participation de la Russie. Cependant, cette initiative demeurera impossible tant que les intégrités territoriales de ces Etats en mal d’identité, ne seront pas garanties durablement par la résolution des conflits internes.

Washington voit Moscou comme l’obstacle principal à l’impossibilité de reconnaître à ces Etats une totale indépendance. De plus, l’attitude régionale de la Russie, doublée de son refus d’adopter les standards démocratiques, semble raviver de vieilles craintes sur l’impérialisme russe. Et une seule politique ne peut ressortir de tout ceci : tenter d’expulser la Russie hors de ces pays.

Les relations entre la Russie et l’Iran et la Syrie posent également problème. Moscou a accru volontairement sa coopération avec les régimes des deux pays peu avant le sommet de Bratislava, comme s’il s’agissait d’une « réponse asymétrique » de l’engagement américain dans les élections ukrainiennes et auprès des mouvements d’opposition à travers la CEI. Si cette coopération s’avère être autre chose qu’une attitude de provocation, c’est à dire s’il elle s’avère être plus un exemple de la décision russe d’enterrer définitivement une politique de coopération désormais révolue, cela pourrait occasionner des dommages à la fois pour la Russie que pour les Etats Unis.

Pourquoi assiste t on à l’émergence de tels contentieux ? La réponse occidentale fréquemment donnée consiste à accuser Poutine, mais elle est faussée : le problème fondamental repose au contraire sur les personnes qui l’entourent, sur le manque de transparence de l’appareil gouvernemental, et l’incapacité de travailler avec la société civile et la communauté internationale. Une partie de l’élite russe (les « professionnels de la technique politique » et les bureaucrates corrompus) tentent de diaboliser les Etats Unis en espérant à la fois protéger ainsi leurs revenus propres contre la nationalisation des capitaux, et dans le même temps mettre en oeuvre des politiques étrangères (ordinairement inefficaces), comme celle de soutenir le candidat favori de la Russie en Ukraine.

En effet, la démocratie et la transparence du marché économique perturberaient leurs activités floues et leurs revenus illégaux ; l’adoption des demandes américaines, soit l’insertion en Russie de ces deux éléments essentiels aux standards démocratiques actuels serait quasiment suicidaire pour eux. Ainsi, leur opposition virulente à toute « interférence » occidentale dans les affaires intérieures russes n’est pas surprenante. Ils ont donc tenté de convaincre Poutine de la complicité américaine dans la survenance des plus grands problèmes russes.

L’adhésion de Poutine à ces théories du complot serait auto-destructrice ; elles réduiraient à néant tous les bénéfices de la politique étrangère russe antérieure. De l’époque soviétique, Poutine devrait savoir qu’une confrontation directe avec l’occident ne peut mener qu’à la chute du régime et au déclin du pays. Cependant, ces théories semblent avoir trouvé une oreille accommodante auprès de Poutine. Son cercle de conseillers les plus proches est la seule entité en qui il a pleinement confiance depuis cinq ans, et ils profitent allégrement de cette confiance accordée par le chef de l’Etat. Durant son premier mandat, Poutine avait toujours résisté et même surmonté cette influence de ses conseillers. Malgré leurs oppositions, il avait accordé aux forces américaines son appui à son installation temporaire en Asie centrale. Mais maintenant, confronté à une inefficacité choquante de l’appareil étatique, comme l’a illustré la tragédie de Beslan, et à des politiques américaines considérées comme arrogantes et stériles (comme en Irak), Poutine est en train de perdre son indépendance de jugement.

Ce manque de confiance explique l’entente inégale lors de l’accord de Bratislava : une coopération sélective concentrée sur certains domaines de la vie internationale comme le terrorisme nucléaire, le contrôle des armes, et une confrontation entre les deux pays sur d’autres points comme la définition de la démocratie, la Communauté des Etats Indépendants et l’Iran, et enfin la mise à l’écart purement et simplement d’une grande partie de questions qui auraient pu être mises sur la table et discutées.Si l’agenda n’est pas élargi de manière cohérente et logique, il y a peu de chance qu’il soit couronné de succès.

La modernisation de la Russie est impossible dans l’aide américaine. La prise de décision sur la scène internationale est également dépendante des relations avec Washington. Pour les Etats-Unis, un échec de l’agenda commun avec la Russie aboutira plus ou moins tardivement à une sur- utilisation des ressources américaines et donc à un désastre global. C’est pourquoi associer la Russie, à court et à moyen terme, permet à Washington de se reposer sur les ressources russes lors de crises telles que la Corée du Nord, l’Irak, l’Iran ou la Chine, ou même, dans un plus long terme, au Moyen Orient. La Russie, avec son passé impérial, sa longue expérience, et sa volonté à investir dans la sécurité mondiale, est le seul allié véritable des Etats-Unis capable de garantir une certaine stabilité dans ces régions –une stabilité plus ou moins impériale, mais néanmoins nécessaire. Ni l’Europe ni les pays au sud de la CEI n’ont les ressources suffisantes pour mener à bien cette mission. En dépit de la présence européenne en Afghanistan et en Irak, la culture politique européenne et la croissance dans ces pays des minorités musulmanes ne permettent pas des investissements fermes et à long terme dans des missions comme l’occupation d’un pays ou le state-building.

Finalement, Washington et Moscou doivent travailler de concert, malgré toutes les difficultés et les obstacles. Ils devraient renforcer certains points essentiels de leur agenda commun –créer un véritable partenariat entre la Russie et l’OTAN, et accueillir la Russie au sein du G8- ce qui faciliterait sans doute leur coopération et les actions conjointes. Les priorités de la politique étrangère américano-russe devraient être la stabilisation et la promotion de la bonne gouvernance au Moyen Orient. Le terrorisme islamique radical et la prolifération nucléaire sont deux facettes du même problème : la dégradation de la situation générale.

Le souhait de Poutine de rester au pouvoir devrait le conduire à réaliser que devenir un partenaire des Etats-Unis est une nécessité, mais uniquement si la situation interne en Russie change, ou du moins, est mieux gérée. « Contenir l’autoritarisme de Poutine » fait également partie de l’agenda politique de Bush. La situation interne de la Russie est si instable, si explosive, son appareil d’Etat si inefficace, et la majorité des bureaucratiques si craintifs (et sourds aux requêtes les plus légitimes à la fois), qu’une tentative de renverser Poutine aboutirait à l’effet inverse de celui recherché : un retour à un plus fort autoritarisme de la part du régime, qui déstabiliserait l’ensemble de la région. Cependant, un désastre de ce genre peut même survenir plus tôt si les Etats-Unis envisagent de pousser à un changement de régime en Russie elle-même. Probablement, le résultat d’une telle initiative serait un véritable chaos –doublé d’un arsenal nucléaire incontrôlable- ou un retour à un régime nationaliste et autoritaire.

Si les Etats-Unis souhaitent renforcer la démocratie en Russie, la seule option qui s’offre à eux est un dialogue continu avec Poutine, et au maximum éviter d’entreprendre des actions que les conseillers du président russe désapprouveraient. D’autres options peuvent être un soutien à la stabilisation de l’espace CEI, l’arrêt de tout soutien, même ne fut ce qu’indirect, aux séparatistes tchétchènes, faciliter l’accès des marchandises russes autres que les ressources énergétiques aux marchés occidentaux, et renforcer la société civile russe en intensifiant un dialogue entre sociétés civiles respectives. L’administration Bush doit convaincre Poutine qu’elle est davantage portée à soutenir une Russie stable, forte et intègre que l’inverse. Quant à l'ordre du jour de politique étrangère, sa priorité devrait être la promotion de la stabilité et de bonne gouvernance au Moyen Orient.

Dmitry V. Suslov is Deputy Director on Research at the Council on Foreign and Defense Policy, Moscow, Russia. Traduit par Jean-baptiste Davoust.

© 2005 Yale Center for the Study of Globalization