Un nouveau grand jeu en marche

Un nouveau grand jeu en marche

Le secrétaire à la défense américain Donald Rumsfeld s’efforce de lutter contre le défi russo-chinois en Asie centrale survenu le 5 juillet, mais une plus durable et plus importante bataille est en passe de commencer.
Ahmed Rashid
Tuesday, July 26, 2005

LAHORE : Les masses continentales d’Asie centrale sont aux prises d’un nouveau grand jeu international et dont la durée reste très largement floue. Et dans ce nouveau jeu, la Russie et la Chine essayent de reprendre le rôle dominant dans la région, rôle qu'elles ont cédée aux Etats-Unis suite aux attentats du 11 septembre.

Bien que leur tentative flagrante de pousser à la fermeture des bases américaines de la région ait été contrecarrée pour le moment, la lutte pour la puissance, l’influence et l’accès aux ressources dans cette région névralgique, mise en suspens jusque là, a repris de plus belle.

Les bénéficiaires dans la dernière phase du nouveau grand jeu peuvent finalement être les petits pays de la région s’ils peuvent habilement jouer une puissance contre une autre.

Le dernier acte du jeu en date a été joué devant les caméras du monde entier lorsque le secrétaire de la défense des Etats-Unis Donald Rumsfeld s’est envolé pour Bishkek le 25 juillet 2005 au lendemain de la tentative russo-chinoise, dans le but de la faire échouer.

Le Ministre de la Défense au Kirghizistan Ismail Isakov, se tenant aux cotés de Rumsfeld, lui a assuré que les Américains ne seraient pas poussés à partir dans la hâte "la présence des bases américaines dépendent entièrement de la situation en Afghanistan » a ajouté Isakov.

"Aujourd'hui le ministre de la défense (Rumsfeld) a indiqué que la situation en

Afghanistan n'était pas revenue à la normale."

Le premier mouvement dans le jeu d’échec diplomatique est survenu le 5 juillet lorsque le président russe Vladimir Putin et ses collègues chinois Hu Jintao, lors d’un sommet de l'organisation de coopération de Changhaï (SCO) réunissant ainsi les quatre Républiques centrasiatiques à Astana au Kazakhstan, ont soumis une déclaration alors sans précédent réclamant le retrait des troupes américaines de la région.

La déclaration adoptée soulignait que vu le retour de la stabilité en Afghanistan, la présence de troupes étrangères n’était plus nécessaire en Asie centrale.

« Comme la phase militaire active dans les opérations anti terroristes en Afghanistan est en voie d'achèvement" indiquait le rapport, il était temps "d’établir un agenda concernant l'usage des infrastructures provisoires et de la présence militaire de contingents" dans les pays membres de l’organisation.

Les demandes du 5 juillet – les premières du genre prises par la SCO – requalifient le statut de l'organisation en une alliance importante dans la région centrasiatique avec qui il faut désormais compter, fermement dirigée par la Russie et la Chine et représentant un défi majeur face au programme de partenariat pour la paix en Asie centrale lancé par l’OTAN.

Dans les déclarations suivantes de Moscou destinées à faire pression sur les dirigeants centrasiatiques afin qu’ils agissent rapidement, il est apparu évident que la Russie acceptait les risques éventuels émanant d’Afghanistan, pour atteindre sa finalité, bouter les Américains hors d’Asie centrale.

La Chine, quant à elle, qui a toujours tenu à se montrer compréhensive face à la présence de troupes américaines près de ses frontières, préfère donner de la voix au sein d’une organisation internationale plutôt que d’engager une bataille directe avec les Etats-Unis.

Cependant, les demandes de la SCO reposent sur la base fragile d’une situation réglée en Afghanistan, ce qui contredit les critiques émanant de Moscou sur l’échec du président Hamid Karzai et des forces américaines à stabiliser le pays et sur l’affirmation toujours avancée par Morscou selon laquelle l’Afghanistan constituerait toujours à l’heure actuelle un sanctuaire pour les extrémistes islamiques accusés d’aviver l’agitation en Ouzbékistan et en Tchéchénie.

Il faut noter qu’entre entre le 1er mars et le 25 juillet, 700 personnes ont été tuées à cause de la réémergence des mouvements talibans alors que le pays se prépare à tenir des élections parlementaires le 18 septembre.

Les Etats-Unis ont rejeté les demandes de la SCO et ont répliqué qu’ils tiendraient des négociations avec chaque état individuellement. La réunion de Bishkek de Rumsfeld en était par conséquent la première. A la suite des attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont établi deux bases principales dans la région : la première à Karshi-Khanabad, ou K2, dans l’Ouzbékistan méridional, et l'autre à l'aéroport international de Manas dans Bishkek, la capitale du Kirghizistan. Les deux bases servaient de logistique aux troupes américaines en Afghanistan. Actuellement, 800 soldats sont basés en Ouzbékistan et 1000 au Kirghizistan.

La France et des autres membres de l’OTAN utilisent quant à eux, des bases au Tadjikistan près de Dushanbe et de Kuliob dans le sud du pays. La Russie a des bases militaires au Kirghizistan et au Tadjikistan, mais les concernant, aucune demande émanant de la SCO ne réclame leur fermeture.

Le Pentagone maintient que ces bases sont importantes pour ses opérations en Afghanistan. Mais les membres de la CSO sont également critiques quant aux ambitions plus larges des Etats-Unis dans la région. D’autres buts, supposés non révélés, incluent les approvisionnements en pétrole et le contrôle du bassin caspien – en particulier actuellement puisqu’un pipeline reliant les terrains pétrolifères du Kazakhstan et d’Azerbadjan à la Méditerranée est désormais en fonction- et le plan « Rumsfeld » d’installer des "lily-pads", c'est-à-dire de petites bases autour du monde qui pourraient être activées dans une courte période de temps afin de permettre l’accès aux troupes américaines.

En fait, le facteur déclenchement du changement des positions russe et chinoise a été leur crainte que les événements dramatiques arrivés récemment au Kirghizistan et en Ouzbékistan pourraient voir augmenter l'influence des Etats-Unis dans la région. Au printemps 2005, Le président à vie Askar Akayev au Kirghizistan a été renversé et remplacé par un gouvernement d'intérim dirigé par Kumanbek Bakiyev, qui le 10 juillet dernier a gagné les premières élections présidentielles libres et équitables tenues en Asie centrale.

La Chine et la Russie ont jeté tout leur poids et leur soutien derrière les leaders autocratiques de la région afin d'empêcher d'autres changements ou mouvements de régime vers une plus grande démocratie.

Le rôle joué par les O.N.G.S et les événements au Kirghizistan, bien que très différente des révolutions démocratiques qui ont secoué la Géorgie et l'Ukraine, ont irrité la Russie et la Chine. Moscou a particulièrement estimé que la perte de ses anciens vassaux communistes en Asie centrale affaiblirait son influence et produirait à terme des dirigeants pro-américains.

En Ouzbékistan, cependant, le Pentagone fait face bien à une plus difficile tâche. Le massacre des manifestants par les forces de sécurité du Président Islam Karimov à Andijan le 13 mai 2005, a suscité l’outrage mondial contre le régime. Le massacre de 700 personnes innocentes a entraîné une condamnation internationale co-dirigée par les USA, l'ONU et l'Union Européenne et une demande de l’établissement d'une enquête indépendante sur le massacre, ce que Karimov a refusé.

Depuis le massacre d'Andijan, Karimov a assidûment courtisé la Russie et la Chine. Il a visité les deux pays et a obtenu leur appui pour rejeter les appels internationaux à une enquête indépendante. La Russie, qui a connu des rapports ponctués de hauts et de bas avec Karimov dans le passé a désormais cimenté son alliance avec l’Ouzbékistan, tandis que la Chine avait obtenu des accords sur les concessions de pétrole et de gaz.

Depuis le sommet de la SCO, chacun des trois états centrasiatiques possédant des bases américaines sur leur sol, ont invité les Etats-Unis à revoir leurs accords, bien que les dirigeants Kirghizes ont fait clairement savoir qu’ils avaient été forcés de faire ainsi, poussés par la Russie. Comme le Général Richard Myers, chef d’état major des forces américaines, a déclaré : "il me semble que deux très grands pays essaient d'intimider de plus petits pays."

Bien que le gouvernement Ouzbek n'ait pas encore donné son accord sur le futur de l’utilisation de ses bases, il est peu susceptible de croire que l’Ouzbékistan veut sérieusement mettre les Américains dehors. Ils étaient heureux de devenir l’associé des Etats-Unis après le 11 septembre, afin de recevoir une plus grande aide américaine, mais également afin de garder les demandes de la Russie et de la Chine à distance et équilibrer chacune des trois superpuissances présentes dans la région.

Aucun des pays asiatiques centraux ne peut se permettre de s’attirer les foudres des Etats-Unis même si la Russie le souhaite, tandis que de bonnes relations avec l'ouest sont évaluables. Le comportement actuel permet juste de garder la Russie à distance. Finalement ils rassureront les Américains au sujet des accords concernant l’utilisation de leurs bases, même fut ce au prix de l’augmentation des loyers. Ils devront alors apaiser la Russie et la Chine, et feront de même probablement avec la Russie et obtiendront d’elle de nouveaux avantages.

Lorsque le secrétaire Rumsfeld reviendra à Washington cette semaine, il aura gagné la première bataille de cette nouvelle guerre pour le contrôle de l’Asie centrale, mais le maintien des bases américaines et de l’influence politique recquiera une attention constante. Le grand jeu qui opposa à l’époque la Russie Tsariste et l’Empire Britannique vient juste de renaître, et les enjeux sont plus vivaces que jamais.

Ahmed Rashid is the author of “Taliban” and “Jihad” and is a correspondent for The Daily Telegraph for Pakistan, Central Asia and Afghanistan. Traduit par Jean-baptiste Davoust.

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